MÉMOIRE DU GONm : les interviews du 50° anniversaire

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DEBOUT Claire
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10 - Mémoires du GONm ; les interviews du 50° anniversaire : Jacques Alamargot

Message par DEBOUT Claire »

photo Gérard Debout
photo Gérard Debout
2015-Jacques sur le Nez de Jobourg.jpg (315.11 Kio) Vu 544 fois
Jacques est un personnage très étonnant, ornithologue bien sûr et aussi convivial, souriant, aimant discuter et raconter des anecdotes, aimant rencontrer des gens. Il recherche systématiquement à comprendre et à tisser des liens avec l’existence. Né en 1945, l’enfant Jacques a vite ressenti, avec sa mère institutrice passionnée par son métier, le besoin d’un doux cocon. Il l’a trouvé chez les animaux de compagnie mais … son père n’en voulait pas : pas question de faire entrer puces, manque d’hygiène, contraintes et autres désagréments dans la maison. Alors Jacques se tourne vers les mammifères sauvages et nourrit déjà un certain attrait pour l’Afrique. Mais que ce soient les grands mammifères africains ou ici les blaireaux, renards, chevreuils, cerfs, ou sangliers, tous ces animaux sont farouches, nocturnes, et donc bien difficile à approcher.
Alors par souci de commodité, peut-être par paresse m’a-t-il dit, il s’est tourné vers les oiseaux. Ceux-ci sont faciles à voir, ubiquistes, et même s’ils n’expriment pas de tendresse, ils sont beaux, exercent une certaine sensualité et en les observant simplement en plein air, on peut tout savoir, en vrai, sur leur biologie, comme avec le goéland urbain par exemple qui expose toutes les étapes de sa vie aux yeux des citadins. Voici ce qu’il m’a confié :

En effet, pour moi, les oiseaux sont fascinants car ils dominent le monde en maîtrisant l’espace grâce à leur vol. Ils arpentent librement le ciel et c’est pour cela que, plus tard, j’ai passé mon brevet de pilote privé d’avion pour, moi aussi, comme les oiseaux, du ciel dominer la terre. Tout compte fait, c’était aussi le fantasme d’Icare. Comme les oiseaux, je voulais aussi tout voir, ainsi j’ai voyagé de Jersey, mon premier voyage sans mes parents à 18 ans, à toute l’Europe du Nord et au Maghreb, en Tunisie. En 1968 je voulais aller voir Sainte-Sophie en Turquie et de là, toujours en 2CV camionnette, je suis allé au Liban et en Israël. Au cours de ce voyage, je me suis aperçu que j’étais également attiré par des terres bibliques, réminiscence du catéchisme de mon éducation chrétienne, sans doute, bien que n’étant pas particulièrement mystique. Mais on comprend que l’être humain a besoin de spirituel. Les oiseaux sont, pour moi, un moyen de côtoyer le ciel et … le paradis. Le domaine des oiseaux c’est l’espace et la hauteur, moi aussi je rêvais de position élevée avec peut-être l’espoir de tout comprendre. D’ailleurs j’ai toujours pris soin d’habiter dans des positions élevées comme mon 7° étage actuel à Granville, pour voir le paysage de haut, pour dominer ou en avoir l’impression !

Les oiseaux me permettent aussi la domination du temps. Je me suis toujours entraîné à être résistant pour avoir la vie la plus indépendante et mieux équilibrée possible. J’ai essayé aussi de défier la disparition en conservant l’éphémère, comme en collectionnant autrefois les œufs des oiseaux de nos campagnes, naturalisant les oiseaux trouvés morts ou que l’on m’apportait, en dessinant, et surtout en faisant des photos. Pour moi, les photos permettent d’arrêter le temps, elles sont ma mémoire et le témoignage d’un moment. C’est aussi un défi à la mort. C’est pourquoi je prends des photos de tout, en tout lieu et en toute circonstance.

L’obtention de diplômes (doctorat vétérinaire obtenu à Maisons-Alfort puis maitrise vétérinaire obtenue au Québec permettant d’enseigner en faculté), octroie des privilèges qui libèrent de contraintes sociales. J’avais soif de savoir et voulais découvrir le secret de la vie, par exemple le secret du vol des oiseaux comme celui du pigeon ramier, espèce ainsi appelée pour son vol dit « ramé », terme qui n’existe plus dans les descriptions actuelles du vol car il ne s’agit pas de mouvements similaires à celui d’une rame mais de vol battu. J’ai aussi observé que les oiseaux tendent à éviter les obstacles ; ils les contournent plutôt, et ainsi évitent les agressions contrairement aux mammifères qui eux s’affrontent, jusqu’au contact physique. Personnellement, à ce titre, je suis plus proche des oiseaux, j’aime la diplomatie et évite les confrontations.
Je me sens un peu misanthrope, peut-être par commodité et paresse : l’être humain est si compliqué !

Cette soif de savoir, de découvrir les secrets de la vie, c’est un peu l’attrait « du fruit défendu » de la Bible qui devait rendre plus indépendant. Les recherches sur le vol, sur les comportements (ce que je fais avec les goélands à Granville), sur les migrations, me passionnent. Ainsi, les dernières connaissances acquises par Alain Chartier sur la migration des courlis cendrés normands me forcent à remettre en question mes savoirs, maintenant obsolètes. Qu’est-ce que le courlis, sur lequel Alain a fixé un GPS et qu’il a suivi en direct, avait dans la tête pour voyager pratiquement en ligne droite dessus la mer, loin des côtes, sans escale pendant 1.000 km, de son quartier de nidification, situé dans les marais de Carentan, jusqu’à son site d’hivernage ibérique. Quelle indépendance !

Les oiseaux peuvent effectuer de grands déplacements, ils maîtrisent l’espace aérien mais aussi le milieu aquatique aussi bien que le terrestre. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de pouvoir, en extrapolant mes observations effectuées depuis plusieurs années, prévoir la phénologie de l’oiseau, par exemple énoncer que à telle heure, tel jour à venir, sur le port de Granville on devrait compter 30 goélands argentés, 15 goélands marins etc..
Je crois aussi que j’exprime un peu le « syndrome du père Noël » ; père Noël auquel on nous fait croire quand on est enfant et, en fait, on découvre et on nous dit que c’est une blague, un mensonge. Depuis, il me faut des preuves de ce tout que l’on m’énonce pour y croire. La photo est un bon moyen d’avoir des preuves (quoiqu’aujourd’hui on peut les « trafiquer »). J’ai un réel besoin de vérifier.
Enfin, l’informatique m’aide beaucoup. C’est comme une deuxième mémoire, beaucoup plus pratique que des notes manuscrites d’autrefois. L’informatique me permet de numériser toutes mes photos, de les stocker dans un très petit volume, de les classer. Mais cela ne m’empêche pas d’en tirer certaines sur papier, (j’ai un abonnement chez un photographe de Saint-Lô), de les classer dans des albums. Les clichés sont alors plus conviviaux à partager et, on ne sait jamais, si l’informatique défaillait ! A ce jour, dans mon ordinateur j’ai 237.000 clichés numérisées, dont 23.000 sur les oiseaux, et dans 325 albums, dont 34 pour les oiseaux, j’ai environ 100.000 photos papier, dont 13.000 sur les oiseaux).
Je suis un peu maniaque des chiffres, peut-être par souci de rigueur ; je mesure tout, dimensions et poids des oiseaux en main compris. Dès que l’occasion se présente et je note …

ORNITHOCHRONOLOGIE :

Né en 1945 à Saint-Lô, je devais avoir un gène oiseaux car dès l’âge de 4-5 ans je suis sensible à l’histoire naturelle et aux animaux et dès 1953 je vais à la découverte des oiseaux et je collectionne des œufs. J’ai été émerveillé lorsqu’étant sur le pas de la porte de ma maison, mon père me dit, « tu vois ce chant est celui d’un pinson ». Je ne me doutais pas alors, qu’une dizaine d’années plus tard, j’allais faire une impression similaire auprès d’aînés plutôt botanistes, en identifiant des oiseaux d’après leur chant (anecdote relatée par l’un d’entre eux, Alain Typlot (La madeleine de l’ornitho, Sans jumelles ; Petit Cormoran n°131-mai/juin 2002 p 24-25). J’ai été aussi enchanté par la lecture du roman de Selma Lagerlöf « le merveilleux voyage de Nils Holgersson » : histoire d’un jeune garçon dont la taille a été réduite magiquement et qui voyage sur le dos d’une oie laquelle parcourt la Suède ; et encore enchanté par la lecture en classe primaire du récit d’un paysan accompagné d’un corbeau (une corneille sans doute), son amie (contes de C. Frémine). En 1957, à ma communion solennelle, j’ai eu une paire de jumelles, ce qui m’a permis de « voir de près » les oiseaux. Je faisais aussi parfois des captures notamment au lance-pierre, ce qui me permettait de les voir plus près. Les chasseurs aussi me rapportaient des oiseaux, non comestibles comme des hérons, des butors ou des rapaces car ils savaient que je m’intéressais avec passion aux oiseaux. Dès l’âge de 11 ans je me promenais à pied dans le bocage saint-lois et dans les mielles et le havre de Créances (commune où résidaient mes grands-parents maternels). En 1954, j’ai eu un vélo ce qui m’a permis d’aller dans les bois des environs de Saint-Lô et jusqu’en forêt de Cerisy où je découvre des nids de buse, de faucon hobereau, le pouillot siffleur, et aussi en baie des Veys où je découvre l’avifaune marine, y compris le bruant des neiges. A 17 ans j’ai eu un cyclomoteur pour mon baccalauréat (le premier, qui existait alors), ce qui a facilité mes déplacements et accru mon rayon d’intervention et puis après, c’est une moto puis une auto qui m’ont véhiculé !
Vers 14 ans, je suis allé voir Mademoiselle Lecourtois dont je ne connaissais pas le prénom mais que ses élèves de l’Ecole Normale d’Instituteurs de St-Lô appelaient respectueusement « Titine » en référence à « Latine » car dans les cours de « sciences naturelles » qu’elle dispensait, elle ne donnait que les noms latins aux oiseaux et aux plantes. Elle avait acquis la compétence de bagueur et je lui servais de petite main en baguant moi-même, avec ses bagues, des jeunes (merle, grive, pinson, chardonneret etc.) au nid que j’avais repérés en courant les haies du bocage saint-lois. Je participais aussi activement aux stages d’observation, d’histoire naturelle et de baguage que Melle Lecourtois organisait. A 16 ans, j’ai commandé (car il n’était pas en librairie à Saint-Lô) le « guide des oiseaux d’Europe » illustré par R.T. Peterson, ouvrage révolutionnaire à l’époque par l’exhaustivité et la qualité des plumages présentés. J’y ai appris, avec avidité, toutes les espèces, leurs plumages et j’ai ainsi identifié, par exemple, une femelle de pinson des arbres qui, pour moi, était jusqu’à présent un oiseau inconnu car il ne ressemblait à aucune représentation figurant dans les ouvrages que je possédais alors. Je suis allé tôt à Ouessant, au stage ornithologique renommé organisé à l’époque par Michel-Hervé Julien ; et pour rassurer mes parents (je n’avais que 18 ans), je logeais dans la maison de, et avec Mlle Lecourtois. J’y ai connu deux jeunes vendéens de mon âge, passionnés également d’ornithologie dont l’objectif était de cocher et collecter toutes les espèces du Peterson. J’ai aussi été ravi lorsqu’à 17 ans, j’ai ramené à la maison un œuf de buse, collecté dans une aire escaladée dans le bois de La-Barre-de-Semilly. C’était en effet le Graal pour mon père qui n’en avait jamais trouvé alors qu’il s’intéressait à ces rapaces en gardant les vaches dans sa jeunesse. En 1968, j’ai déniché 2 jeunes crécerelles au sommet de la carrière du Mont-Castre (commune de Lithaire près de La Haye-du-Puits). Je les ai élevées en fauconnier : intenses émotions de voir ces oiseaux libres, partir loin et revenir sur le poing à mon appel. J’ai également l’année suivante, avec autant d’émotions, entrainé des jeunes éperviers puis un jeune Faucon hobereau.

GONm ET NEZ-DE-JOBOURG

Ce sont Alain Typlot, Jean Collette et Bernard Braillon (BBr) qui initient un groupe pour remplacer la SEPNBC (Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne et Cotentin) dans la Manche. Je me souviens de BBr avec son béret (c’était un amoureux des Pyrénées donc de sa coiffure traditionnelle) et, lors de pique-nique entre ornithologues qu’il organisait, des mouvements de sa cuiller en bouche avec des allers et retours et des retournements tout à fait étonnants. Il était un peu maniaque.
C’est là que les débuts du GONm eurent lieu. Il s’agissait d’un groupe sans couleur politique, dédié à l’étude des oiseaux de la faune sauvage de Normandie, à leur protection et à la diffusion des connaissances. BBr élabore les formulaires de renvoi des observations (les fiches RSS), les collecte, les traite et crée la revue Le Cormoran. On connaît la suite dynamique de cette association que je soutiens sans réserve.

Je pense que l’association a su parfaitement prendre le tournant informatique en particulier pour les relations entre adhérents comme par exemple avec Philippe Gachet qui rédige l’actualité du GONm tous les mois et avec les actualités mises continuellement à jour sur le site géré par Guillaume Debout.
J’ai toujours eu du plaisir à assister aux diverses activités du GONm ; le week-end annuel de la St-Michel à Carolles n’étant pas des moindres. La lecture de la revue annuelle, « Le Cormoran » ainsi plus tard, celle bimestrielle du « Le Petit Cormoran ». Les exposés et conférences que le groupe organise, sous la houlette notamment de Claire et de Gérard Debout, que ce soit lors de ce week-end ou lors des assemblées générale, m’ont apporté de précieux compléments de connaissances. Les sorties dans des sites remarquable ou des réserves me permettent de connaître des collègues, d’améliorer et tester mes connaissances de terrain, d’autant qu’en tant qu’ornithologue, nous sommes généralement solitaires.

Depuis ma retraite prise fin 2005, je suis domicilié à Granville et j’observe, bien sûr intensément, les oiseaux notamment les goélands urbains. Aussi, sous la responsabilité du GONm, j’ai été désigné comme « ornithologue expérimenté », prévu dans les arrêtés préfectoraux qui donnent l’autorisation à la mairie de réduire les populations de goélands argentés urbains par stérilisation de leurs œufs. Il s’agissait en fait, pour moi de vérifier que les prescriptions de l’arrêté préfectoral d’autorisation étaient bien respectées. Parmi celles-ci, la compétence ornithologique des experts cordistes intervenants, la qualité de leur produits appliqués sur les œufs ; je vérifiais l’interdiction des actions sur les goélands autres qu’argentés car les marins et les bruns nichent aussi sur les toits-terrasses de Granville.
C’est un travail intéressant, riche en contacts humains, mais très chronophage notamment en matière de rédaction des rapports. Moins pesant, je suis un trajet « tendances » dans le cadre du programme normand orchestré par Claire Debout. Je parcours aussi, à la date voulue, dans le cadre du décompte hivernal des oiseaux échoués sur les plages de la Manche, les 10 km de plage au nord de Granville qui me sont attribués, sous la houlette de Jocelyn Desmares. Je parcours, à date et heure prévues les 6 km de côtes au Sud de Granville, dans le cadre des décomptes saisonniers des limicoles et anatidés de la baie du Mont Saint-Michel orchestrés à présent par Fabrice Cochard.
Je n’oublie pas non plus une assistance, même très modeste, au centre de soins pour oiseaux de Gonneville-en-Saire, animé par Nicole Girard.

Le Nez-de-Jobourg est un cap au bout des landes maritimes de la Hague, lieu de légendes vikings et très beau. Je l’avais découvert avec mes parents en 1958, lors d’une visite dominicale. J’avais eu alors le souffle coupé, après la traversée d’une lande rude, désertique et inhospitalière, par la vision soudaine d’une vue dominante sur la mer avec une côte sauvage, dépourvue d’être humain, loin de la civilisation, mais fief des oiseaux. Ce cap aux limites précises comme une île déserte …, on peut presque l’embrasser, et ces goélands qui passent en vol et encadrent ce diamant … ! On voit les goélands en vol sur le dessus, avec l’impression de les accompagner, d’être en empathie avec eux, voire de les chevaucher comme le fait Nils Holgersson juché sur le dos de son oie. Là encore avec l’impression de maîtriser l’espace et le ciel !
En 1959-1960, Spitz et Nicolau-Guillaumet avaient rédigé un rapport sur la Hague et y avaient parlé de l’existence du grand corbeau.

En 1962, j’étais déjà amoureux de ce site et je fis, sans le dire à mes parents, sur une mobylette empruntée à un cousin, un aller-retour à partir de Saint-Lô. L’année suivante, en 1963, je prends le car jusqu’à Cherbourg avec mon vélo sur le toit, et, de Cherbourg, à la force des mollets, je vais au Nez-de-Jobourg. J’y plante ma petite tente canadienne pour y rester quelques jours et notamment chercher le nid du grand corbeau. C’est le début d’un long suivi. De 1958 jusqu’à mars 2022, j’ai réalisé 269 visites sur le site soit 932 heures d’observation avec un maximum annuel de 15 visites en 2007. Elles sont toutes colligées dans mes notes. Et le 27 mars 1963, miracle, je trouve le nid du grand-corbeau ! c’est le premier nid reconnu de l’espèce en Normandie. J’étais, bien sûr, très fier. J’en fais un article dans la revue du GONm (Le Cormoran, 1970, 1(3), 102-105). Je découvre ensuite d’autres nids dans le département de la Manche comme celui de Gréville, de Flamanville, de Granville (qui n’a été fréquenté qu’une saison), et de Carolles.
Pour la mise en réserve du Nez-de-Jobourg, c’est une histoire que j’ai déjà racontée à Claire et Gérard et qui figure dans le rapport pour le 50° anniversaire de la réserve, puisqu’elle fut créée en 1965. En suivant le lien ci-dessous vous pourrez lire cette histoire pages 45 à 48 du N° 6 de RRN publié sur le site du GONm : https://www.gonm.org/index.php?post/R%C ... andie-2015

En 1968, je pose une clôture et des panneaux d’information avec Christian Arlot, ornithologue originaire du Poitou, résidant à Beaumont-Hague et qui travaillait dans l’usine de retraitement de Jobourg. Christian était sportif n’avait pas peur de l’escalade dans les falaises aussi en 1968, pitonnant la falaise et encordé comme un alpiniste que j’assurais, il a bagué les poussins dans le nid du grand corbeau.
En 1970, je récupère un jeune grand corbeau qui était tombé du nid à Carolles et, alors étudiant à Maisons-Alfort, je l’ai emmené avec moi pour l’élever, avec succès. Il était connu de toute l’école, personnel, étudiants et professeurs inclus puisque, une fois emplumé, il se déplaçait librement dans tout le campus universitaire, revenant dans la journée et le soir dans ma chambre dont la fenêtre restait ouverte. J’ai passé ma thèse vétérinaire en 1970 : « Les oiseaux de la réserve ornithologique du Nez de Jobourg ». C’était une des premières thèses en écologie. Une médaille d’argent lui a d’ailleurs été décernée.

Une fois vétérinaire, toujours passionné par les oiseaux et par le volet paramédical de la profession, en 1972, je pars en tant que VSNA (Volontaire au Service National Actif) en coopération technique en Ethiopie, pays africain réputé exceptionnel pour les oiseaux. J‘y exerce, en brousse les deux ans réglementaires ; à l’issue de cette période, je rentre en France, et en 1978 je retourne en Ethiopie où je reste jusqu’en 1989, tenu par des fonctions d’enseignement vétérinaire. J’ai enseigné notamment, l’anatomie des oiseaux, l’embryologie et la pathologie aviaire ! Vous me connaissez tous pieds nus avec mes tongs, mais contrairement à ce que vous pourriez croire, en Ethiopie, je ne portais pas de tongs, parce que les épines y sont agressives ; j’avais des pataugas. Par contre il ne fallait pas refuser ce qu’on vous offrait en particulier lors de partage de repas avec les chefs de village en brousse et j’ai ainsi dû consommer les mets de choix que sont la viande de bœuf crue, le foie cru de chèvre, la panse crue de bovin… c’est un peu sucré et relativement bon ! Plusieurs normands me connaissent aussi pour avoir gobé des œufs (de goéland autrefois, par exemple), crus aussi bien sûr !

Je peux raconter une belle anecdote éthiopienne : En 1973 j’avais découvert une colonie de marabouts d’Afrique, installée au sommet de la canopée d’une forêt d’acacias avec une belle vue sur un lac. Cette colonie, qui était située à 8 km de l’hôtel où je résidais, comprenait au moins 300 nids occupés (L’oiseau et la R.F.O. : 1976 ; 46 (2) p178-181). J’avais aménagé le tronc de l’un de ces arbres, ce qui me permettait de grimper au sommet, de voir toute la colonie et d’accéder à au moins deux nids. Un jour en avril 1974, je rencontre un européen âgé (âgé pour moi qui n’avais alors pas 29 ans !) qui était de passage dans l’hôtel où je résidais. Il était accompagné de deux guides éthiopiens. Voyant que ce monsieur s’intéressait aux oiseaux, je lui propose d’aller voir la colonie de marabouts. Il me donne son accord, nous partons. Mais, Monsieur Roger T. Peterson, car c’était lui, arrivé au pied de l’acacia dont j’avais aménagé le tronc, n’a pas pu monter au nid comme je l’invitais à faire car, ses deux gardes, prétextant des raisons de sécurité, ne l’ont pas voulu. C’est vrai que R.T. Peterson, né en 1908, avait alors 66 ans, et souffrait d’un peu d’arthrose. J’ai d’ailleurs une photo souvenir de sa venue.
Dans le cadre de mon séjour en Ethiopie, j’ai eu, lors de passages en France, l’occasion de rencontrer les naturalistes-ornithologues du muséum d’histoire naturelle de Paris, notamment Etchecopar, Nicolau-Guillaumet, Dorst et Delacourt. J’ai eu aussi, en aout 1965, le plaisir d’aider l’agronome-naturaliste de Friardel (près d’Orbec), Roger Brun, dans la construction de son musée destiné à recevoir ses collections de spécimens naturalisés.

En Ethiopie, j’ai aussi observé des gypaètes barbus et des aigles bateleurs. Ces grands rapaces fascinants à observer car, contrairement aux vautours et aigles qui profitent des ascendances thermiques qu’ils rejoignent en battant des ailes, pour s’élever haut et disparaitre, ils volent et parcourent de grandes distances à une faible ou moyenne hauteur, sans battre des ailes au ras des falaises profitant des courants de pente ou des variations aérologiques engendrées par la végétation.
Le Sénégal, où, après l’Ethiopie, j’ai enseigné pendant 4 ans, a été aussi l’occasion de découvrir une avifaune à la fois proche de la nôtre normande avec des migrateurs maritimes et particulière car purement africaine.
Au cours d’un voyage en Mongolie, j’ai aussi, observé un nid d’aigle royal occupé qui hébergeait un poussin. J’étais saisi par le contraste qui existe entre la puissance et le symbole que représente ce grand aigle et par la vulnérabilité de son poussin.
En France, j’ai retrouvé ce même plaisir africain de l’observation de grands oiseaux en quantité au lac du Der (région de Vitry-Le-François) avec les grues cendrées. Aussi avec les vols de groupe agrémentés d’arabesques parfois inexplicables comme les vols d’étourneaux que nous connaissons si bien en Normandie. Toujours cette maîtrise de l’espace et de l’air qui conduit à l’indépendance et qui me fascine !

Mes oiseaux préférés, vont vers les plus gros des genres de la classification. Par leur taille, ils sont plus faciles à observer et plus majestueux : corvidés (donc le grand corbeau, intelligent, sauvage et bon voilier et le corbeau corassé, géant des corvidés, endémique en Ethiopie et pour lequel j’ai décrit pour la première fois la reproduction et les œufs (l’oiseau et la R.F.O. 1976 ; 46 (1) p 73-75)) ; apodidés (donc le martinet à ventre blanc, grand communiant avec le milieu aérien), laridés (donc le goéland marin) ; gruidés (donc la grue cendrée) ; anatidés (donc le cygne tuberculé) ; ardéidés (donc la grande aigrette) ; procellariidés (donc l’albatros hurleur) ; etc.

Voilà ce que m’a confié Jacques, personnage déroutant, atypique et attachant. Il a été un précurseur et avec peu de moyens mais une belle et vraie passion, il a su protéger Jobourg, le site de son enfance auquel il est très attaché et dont il a confié la gestion au GONm.
Claire DEBOUT
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DEBOUT Claire
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10 bis- Jacques Alamargot et archives savoureuses

Message par DEBOUT Claire »

La Manche Libre
La Manche Libre
20140705 50LAMANCHELIBRE 2.jpg (197.46 Kio) Vu 541 fois
Caricature de Jacques dans la presse : la Manche Libre du 5 juillet 2014 : ses comptages des goélands de Granville sont déjà bien connus.
photo Jacques Alamargot
photo Jacques Alamargot
1974-JAl et Peterson V5 .jpg (143.83 Kio) Vu 541 fois
Photo historique de Jacques à l'âge de 29 ans faisant une photo avec Roger Tory Peterson en Ethiopie, au pied d'une colonie de marabouts, le 23 avril 1974.
photo Jacques Alamargot
photo Jacques Alamargot
19740405-colonie de Marabouts.jpg (151.9 Kio) Vu 541 fois
Voilà ce que Roger T. Peterson aurait vu s'il avait grimpé à l'arbre que Jacques avait aménagé pour avoir une vue sur la canopée
Claire DEBOUT
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11 - Mémoires du GONm ; les interviews du 50° anniversaire : Bruno Chevalier

Message par DEBOUT Claire »

2019 - Bruno dans les dunes de la Vanlée
2019 - Bruno dans les dunes de la Vanlée

DE L’ENFANCE À L’ÂGE ADULTE

Je me destinais à chasser aux côtés de mon père qui, dès l’âge de 10 ans, m’a armé d’une carabine à air comprimé pour défendre le grenier à blé de mon grand-oncle contre les moineaux domestiques que j’alignais ensuite devant la porte tel le chat de la maison, en échange de petites récompenses me permettant d’acheter des friandises ! Cependant, dès l’adolescence, j’avais « déposé les armes » et lu « Avant que nature ne meure » ainsi que « La vie des oiseaux » de Jean Dorst, des ouvrages qui figurent encore dans ma bibliothèque. Puis à l’âge de 22 ans, je fus émerveillé par un copain passionné d’oiseaux, capable de les reconnaitre aux chants et aux cris, ce qui me conduit à acheter mon premier guide, « Le Géroudet », mais j’avais d’autres centres d’intérêts, dont la culture régionaliste que je traitais sous la forme de petits « reportages » photo et vidéo.
Dans les années 1980, j’avais de l’intérêt pour le débat sociétal, l’écologie en faisait partie mais ce n’est finalement qu’à l’âge de 28-30 ans que l’ornithologie a pris la forme d’un véritable engagement. Elle s’est imposée comme un moyen d’action très concret pour protéger l’environnement, le groupe animal le plus étudié avec les chauves-souris et les mammifères marins, le moyen de servir une cause politique, accessible et efficace.
En 1994, j’adhère au GONm dans cet esprit après que mon beau-frère, Philippe Tireau, copain de lycée de Rémy Gautier adhérent du GONm, m’ait transmis des copies d’articles du Cormoran depuis deux bonnes années. A l’époque, j’habitais Flers, peu distant de la tourbière de Briouze que je prospectais régulièrement avec un intérêt tous azimuts pour sa faune et sa flore. Si le GONm me paraissait encore assez lointain et élitiste, la rencontre fortuite avec Stéphane Lecocq au milieu de la tourbière en 1995 m’a permis de mesurer assez rapidement que je pourrais sans doute apporter ma contribution aux missions du GONm, comme les plus jeunes d’entre vous aujourd’hui.

ACQUERIR DES COMPÉTENCES

Je n’avais aucune culture en biologie, j’avais suivi un cursus en gestion financière à l’IUT de Rennes avant de me réorienter vers la profession d’éducateur spécialisé, ce que je suis toujours. J’avais donc tout à apprendre et décidais de m’investir méthodiquement : près de 1 000 heures de terrain par an, les 43 premiers numéros du Cormoran (un par semaine) et autant de fiches de lectures, la réalisation d’une liste commentée des oiseaux de Normandie sous la forme d’un calendrier, une base qui allait constituée mes premiers repères. Après le Cormoran, j’ai élargi mes sources aux revues nationales et européennes, aux traités d’écologie et de gestion des milieux. De même que, à l’heure où Internet n’en était qu’à ses premiers balbutiements, j’ai pas mal pioché dans les deux premiers fascicules de la Bibliographie d’ornithologie française de Y. Muller, publiés en 1992 et 1996, pour acheter d’anciens numéros d’Alauda, et bien d’autres. La somme de ces lectures m’a permis de me constituer une base de connaissances plus solide, élargie aux aspects méthodologiques de terrain, de traitement statistique, puis à la fin des années 2000, j’ai appris de la même manière à utiliser les logiciels de cartographie et devenir ainsi suffisamment autonome pour gérer tout le processus, du terrain à la publication d’articles, de rapports et autres bilans.

INTERVENIR CONCRÈTEMENT

Ma première contribution en matière d’inventaire a été de participer au plan de gestion de la forêt de Saint-Sever. Après la grande tempête de 1999, plus d’un tiers de la forêt était tombé, 600 ha sur les 1500 ha que compte ce massif, des épicéas pour l’essentiel, et il convenait de repenser cette forêt à une époque où l’ONF ne subissait pas encore les pressions auxquelles il devra faire face en termes de rendement dans les années qui suivirent. Puis ce fut la côte ouest du Cotentin et le havre de Regnéville pour lequel nous avons contribué à la désignation de cette ZPS en 2006 ; la tourbière de Baupte depuis 1999, où nous avons le projet d’aboutir à la création d’une réserve naturelle nationale ; le bassin de la Sienne où j’expérimente et réalise également de nombreux suivis pour disposer d’indicateurs.
Ce travail méthodique sur le terrain est essentiel à la production de rapports suffisamment documentés pour espérer aboutir dans nos démarches de protection mais il convient également de s’armer de patience et de faire preuve d’obstination. Ainsi, le DocOb de la ZPS de la Sienne ne verra le jour qu’en 2024, 18 ans après sa désignation ; la tourbière de Baupte est éligible à la SCAP (Stratégie de conservation des aires protégées) depuis 2012, mais si nous aboutissons à la création d’une RNN, ce ne sera pas avant 2026 au mieux, soit 27 ans après que nous ayons mis en œuvre des suivis réguliers que je réalise avec Régis Purenne depuis 2001, et ceci grâce au réseau de Gérard Debout qui a fini par trouver en 2020 un appui décisif auprès de la SNPN (Société nationale de protection de la nature) après plusieurs années d’opposition avec les acteurs locaux.

PARTICIPER AUX INSTANCES

En 1999, je rejoins le CHR (comité d’homologation régional), j’y reste 15 ans dont 7 ou 8 ans en tant que secrétaire, plus attaché à l’informatisation des données et à l’animation de cette instance qu’aux oiseaux rares, car ma ligne directrice est avant toute chose la protection de l’avifaune et des milieux.
En 2001, Jean Collette me contacte pour rejoindre le CA du GONm où je ferai des débuts timides comme la plupart des nouveaux administrateurs. Puis j’acquière une certaine légitimité qui me vaut de devenir membre du bureau en tant que secrétaire au départ de Robin Rundle en 2011. C’est alors une autre dimension ! comme si j’étais monté sur une vis sans fin. J’ai essayé de faire de mon mieux avec le souci que les membres du CA et les salariés disposent du même niveau d’information que les membres du bureau. La gestion de l’activité au quotidien, la préparation et les comptes-rendus des réunions m’accaparaient 2h/jour, avec la volonté de maitriser au mieux les dossiers et d’être aussi réactif que possible. L’expérience fut passionnante mais tellement prenante que je décidais de passer la main et Etienne Lambert prit le relai en 2021.

CONTRIBUER AUX ENQUÊTES ET AUX ÈTUDES

Dans le même temps, et cela est toujours vrai aujourd’hui, j’ai pris en charge l’animation d’un certain nombre d’enquête, de 3 à 5 par an : les oiseaux d’eau en janvier, les limicoles côtiers, les dortoirs de laridés, le volet semi-quantitatif de l’atlas national de 2009-2012, l’estimation des populations de rapaces nocturnes en Normandie, la migration des oiseaux à travers la Normandie et l’Ille-et-Vilaine avec mon comparse Matthieu Beaufils, l’animation de l’enquête du Nouvel atlas des oiseaux de Normandie aux côtes de Gérard Debout.... De même, je participe aux études sur « mon » territoire, soit en tant que simple contributeur sur le terrain (gravelot à collier « ininterrompu » depuis 2007), en participant à la mise en œuvre d’autres études telle que celle en cours sur les oiseaux des haies, ou en prenant en charge globalement celles qui nous sont commandées par les promoteurs éoliens, la RN de la tourbière de Mathon, la ZPS de la Sienne, la carrière de Montsurvent…

MES SOURCES D’INSPIRATION

Je n’ai pas véritablement de référent au niveau national, même si j’admire le travail d’un certain nombre d’ornithologues reconnus à cette échelle, sans doute en raison du fait que je suis avant tout attaché à mon territoire. D’ailleurs, je ne pratique pas l’ornithologie en dehors de la Normandie, même si j’ai toujours une paire de jumelles à portée de main. Cependant, et dans cet esprit, j’ai de la reconnaissance et une réelle admiration pour trois piliers du GONm. Jean Collette, pour sa connaissance fine du bocage, son travail de réseau auprès de nos adhérents et auprès des professionnels du secteur agricole, des carriers, des exploitants forestiers, des éleveurs de chevaux… Alain Chartier, reconnu au niveau national pour ses connaissances sur les rapaces, la cigogne blanche, mais également pour son travail sur les passereaux prairiaux, et aussi pour ses qualités de gestionnaire des réserves des marais. Gérard Debout, pour son énorme culture générale en ornithologie, ses capacités organisatrices, sa réactivité, son opiniâtreté, mais aussi pour son réseau scientifique national et même international constitué de sommités ; un réseau de reconnaissance qui nous fera défaut lorsqu’il prendra un peu de distance le moment venu avec la gestion du GONm. D’autres encore ont mon admiration, tel Stéphane Lecocq en tant qu’ornithologue forestier d’exception, et pour ses connaissances acquises sur le râle d’eau ; Matthieu Beaufils pour ses travaux réalisés en baie du Mont-Saint-Michel et les réseaux qu’il a su constituer ici et à Rennes pour contribuer utilement à la gestion d’un certain nombre d’espaces remarquables. Enfin, j’ajouterai à mon panthéon, Joëlle Riboulet, dont l’abnégation en tant que trésorière de l’association force mon admiration.

MES PRÉOCCUPATIONS ACTUELLES

[*]Une base de données performante :
Nous avons acquis une licence Faune-France pour répondre d’abord à une demande sociétale. Cependant, si cette plateforme permet de collecter des données et de contribuer plus simplement à certaines enquêtes nationales, elle ne constitue pas une base de données et ne répond pas à l’ensemble de nos besoins. Dans le même temps, notre BD sous 4D a atteint ses limites de capacité et sa forme minimaliste ne répond plus à la demande. Par ailleurs, nous continuons d’acquérir en dehors de la plateforme Faune-Normandie nombre de données sous différents formats pour répondre à des besoins spécifiques. Il devient donc urgent de trouver un moyen de conserver nos données de façon unitaire et performante. Aussi, je me félicite que le GONm projette de développer Géonature dans cette perspective, un projet que je porte dès 2020.

[*]L’avenir du GONm :
Tout au long de cette année, à l’occasion des 50 ans de notre association ! Nous allons évoquer les actions menées par le GONm et les personnes qui y ont contribué. Le moyen pour tous ceux qui nous ont rejoint « récemment » de s’approprier l’histoire de notre association, de s’inscrire dans cette continuité, quand la mémoire est plus fugace à l'ère du zapping !
Il nous faut également mieux accueillir, accompagner les plus jeunes en particulier, ceux qui constitueront les forces vives de demain. C’est un vieux serpent de mer dont nous n’avons jamais réussi à nous saisir véritablement malgré la mise en place d’un certain nombre de moyens, tels que les référents de proximité, les groupes locaux, les animations, les chantiers et les stages de formation, car cela suppose de pouvoir s’appuyer sur un réseau beaucoup plus dynamique, alors que nous employons l’essentiel de nos ressources à l’étude et à la protection. Mais force est de constater que nous sommes vieillissants et que nous peinons à nous renouveler dans une époque où l’engagement, le militantisme sont en recul dans tous les milieux associatifs.
Claire DEBOUT
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DEBOUT Claire
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12 - Mémoires du GONm ; les interviews du 50° anniversaire : Philippe Gachet

Message par DEBOUT Claire »

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Originaire du sud de la Manche, j’ai vécu mes cinq premières années à Reffuveille, ma mère étant institutrice mais, elle fut bientôt mutée à Avranches et je devins plutôt un presque urbain. Mes rapports avec la nature se rapportaient alors à peu de choses.
J’habitais la ville mais autour de de chez moi, il y avait encore des champs, des prés humides et des chemins qui étaient autant de terrains de jeux et d’aventures pour mes copains et moi. Certains de mes oncles et tantes étant agriculteurs, je passais régulièrement des vacances chez eux et j’ai participé aux travaux agricoles, curage de fossés, fenaison ; j’avais à l’époque une vision plutôt utilitaire de la nature et je pense me rappeler que je trouvais que la vie y était rude et que cela ne me convenait guère. Depuis 1963, mes parents m’emmenaient tous les ans, en vacances à la montagne et grâce à eux, j’ai pu découvrir ce milieu et ces paysages. Depuis j’en ai gardé une attraction véritable et j’aime encore y randonner, observer les vautours, les aigles et les pipits spioncelles.

Un des seuls souvenirs marquants de mon adolescence, en rapport avec la nature, est lié à une sortie sur l’étang de Villecartier (35) avec la prof de sciences naturelles avec qui nous fîmes des collectes à l’épuisette, de plantes et petits animaux, cela m’avait beaucoup plu. Malgré tout, Mes années de collège et de lycée étaient plus rythmées par les amis, la musique, la lecture et le sport (que je pratiquais de façon intensive) que par les petits oiseaux et les petites bêtes. J’étais surtout curieux d’histoire mais finalement tout m’intéressait. J’ai beaucoup parcouru les dictionnaires. J’étais un expert en zoologie mais uniquement sur le papier.

PRISE DE CONSCIENCE DE LA NATURE :
Vers l’âge de 17 ans, un événement me fit cependant réfléchir, quand un dimanche, passant la journée chez un oncle à la campagne, mon cousin qui était chasseur m’emmena faire un tour avec lui. Il repéra rapidement un nid d’écureuil et il me proposa de tirer dessus. Sans aucune expérience dans le domaine du tir, je fis mouche. Malheureusement, nous vîmes aussitôt l’écureuil tomber de son nid. Mon cousin constata les blessures et acheva l’animal. Pour moi, c’est resté un choc et je n’ai jamais trop compris qu’on puisse tirer sur un animal et ôter la vie comme cela !
A la même époque, un ami m’avait aussi, branché sur les premières luttes anti-nucléaires contre Fessenheim, ces luttes ne pouvaient être détachées de considérations générales sur l’environnement. Cela marquera pour moi, le début d’une certaine prise de conscience environnementale.

MES DÉBUTS, DES STAGES :
Après un bac D, j’arrive en 1973 à la fac de Caen pour une première année de médecine que je passai plus au cinéma Lux que dans le bouquin d’anatomie et … le résultat fut un échec retentissant. J’adorais la biologie mais j’étais entre autres écœuré par les matières de sélection comme les maths et la physique-chimie.
Après cet échec relatif, je me dirige vers l’école normale d’instituteurs de Coutances où j’entre en 1974. Nous devons, en première année, encadrer un séjour de classe de mer. La préparation à ce séjour s’effectue lors d’un stage d’initiation à l’environnement marin à Montmartin-sur-Mer avec des intervenants externes, comme Alain Typlot ou Yves Audigou qui me font découvrir le milieu marin, sous toutes ses formes, et à l’occasion d’une sortie ornithologique très matinale, je découvre le serin cini, un nid de poule d’eau, des plantes inconnues (les connaissances botaniques de Typlot étaient énormes). Je me familiarise avec le cri du hibou des marais quand un des stagiaires décide de réveiller le dortoir des stagiaires féminines (machisme ambiant oblige) en diffusant son cri, au volume maximum, en pleine nuit. Effet garanti !
Je comprends après ce stage qu’il n’y a pas que le moineau et le merle dans la vie.

Il faut donc que je m’y mette sérieusement ! Alors, j’achète les jumelles et l’indispensable Peterson que je me mets à compulser comme les dictionnaires. Pour moi, c’est une belle découverte avec des perspectives infinies. A partir de ce moment, je fais beaucoup de terrain, le plus souvent en solitaire parce que je veux apprendre tout seul. Défaut qui me fera piétiner longtemps. Je ne prends aucune note, ce qui compte c’est de découvrir le plus grand nombre d’espèces. A la sortie de l’Ecole Normale, je suis nommé à Saint-Jean-du-Corail-des-Bois (sud de la Manche) pour mon premier poste et grâce à des collègues enseignants, passionnés d’oiseaux eux, j’apprends l’existence du GONm et j’entre timidement en contact avec Jean Collette et Yves Grall. Voilà une bande de joyeux drilles tout à fait fréquentables et qui m’impressionnent par leurs connaissances naturalistes. Je prends ma première adhésion en 1977, je pense. C’est une adhésion courte, parce qu’ensuite, il y a la perspective du service militaire, qui ne me dit rien mais rien du tout. L’antimilitarisme est particulièrement marqué chez les jeunes de cette époque et il y a de quoi !

COOPÉRATION SCIENTIFIQUE :
Je demande à faire la coopération (VSNA, volontaire pour le service national actif) et je pars deux ans en Libye, destination que je n’avais guère choisie. Khadafi est au pouvoir depuis 8 ans dans le pays qui est très fermé, très policier, il y a peu de balades possibles, l’utilisation de jumelles est déconseillée. Faire des photos, peut vous amener directement au poste de police (cela m’est arrivé) !
Je suis alors prof de français dans un lycée à 100 km de Benghazi et je peux quand même aller un peu dans le djebel (montagne) avec des collègues profs ; je fais entre autres, la « coche » de l’agrobate roux et du merle bleu. J’arbore de temps à autre un tee-shirt où est écrit le slogan « L’écologie ou la mort ». Je n’ai jamais été inquiété pour le port de ce vêtement revendicatif. Il y avait peu de policiers ou d’indics francophones dans le pays certainement !

A mon retour, j’intègre un poste d’instituteur à Coutances. L’ornitho à cette époque est un peu en dilettante mais je prends des notes. Je suis détaché en 1981 deux ans au Centre de la PEEP de Saint-Martin de Bréhal qui accueille des enfants en classe de mer et classes « marée ». Voilà un moyen efficace de rester en contact avec la nature. A l’occasion, quand j’ai le temps, je fais des sorties avec des classes sur la plage, sur l’estran ou dans le havre, pour leur faire découvrir les richesses du milieu marin, dont les oiseaux. J’aime ce travail en contact avec la nature mais une entente médiocre avec un inspecteur me ramène brusquement dans une classe normale. Je suis muté ensuite à Pontorson où, grâce en partie à Renaud Le Roy, je découvre les multiples sites du secteur et fais des observations plus nombreuses (et aussi des photos), en baie du Mont Saint-Michel, dans les marais de Sougeal, au moment des migrations. Me voilà, grâce à Renaud, remis en selle pour l’ornithologie, surtout en milieu marin. Je rencontre de temps en temps, Luc Loison sur son vélo, et commence à transmettre mes données ; je réadhère au GONm en 1983 ou1984, j’achète ma première longue-vue et je fais beaucoup de sorties, le mercredi et le samedi, ce qui me permet de mieux connaître la baie, et les limicoles notamment. Dans les polders à l’arrière du Mont, il y a encore à cette époque de beaux stationnements de pluvier argenté et de combattant varié Deux observations marquantes de cette période sont le cygne de Bewick dans les marais de Sougeal et la marouette ponctuée dans le marais de la Folie à Antrain. Je trouve amusant de voir aujourd’hui ces lieux très cités alors qu’à cette époque, ils n’étaient prospectés que par quelques personnes. OK Boomer !

VRAIS DÉBUTS :
Je commence à lire beaucoup de publications ornithologiques, l’Oiseau Magazine de la LPO, et bien sûr celles du GONm, surtout Le Grand Cormoran avec ses articles et ses chroniques ornithologiques qui ouvrent de larges horizons. Je lis les Géroudet pour le plaisir littéraire. Je m’informe des enquêtes en cours et participe au premier atlas des oiseaux nicheurs en prenant une carte, ne me demandez pas laquelle je n’en ai aucun souvenir ; je participe aussi aux enquêtes en BMSM, au BIROE, oiseaux échoués, et à toutes les enquêtes me paraissant accessibles. Malgré ces activités, je reste somme toute « très local », je ne suis pas un « routier » de l’ornithologie. Pendant une quinzaine d’années, je suis donc un observateur consciencieux qui transmet ses données et participe aux enquêtes qui sont de son ressort mais mon domaine de jeu est, sans conteste, la Baie du Mont-Saint-Michel. Ah ! les matins froids sur la vasière ou sur l’herbu où il faut courir pour se réchauffer !

Etape suivante : je pars habiter à Vezins en 1989. Les enfants arrivent dans la dentelle. J’ai des rapports plus fréquents avec Jean Collette et participe avec lui à des enquêtes sur la Sée, la Sélune, sur le barrage de Vezins, à l’enquête Habitats sur Saint-Hilaire-du-Harcouët. Dans mon jardin, le pic cendré picore alors sur la pelouse, le moineau friquet niche dans les haies, formant dans ce secteur une petite population disparue depuis. Cette période des années 1990 correspond aussi à la création des premiers refuges, Jean m’entraîne par son enthousiasme et sa motivation. Je deviens donc de plus en plus actif mais tout en restant loin de l’organisation du GONm, je vote cependant à l’AG par procuration. En 2000, je suis ébranlé par les soucis causés par le groupe initiateur de la LPO bas-normande ; cela me paraît un véritable putsch et je trouve bizarre qu’il puisse y avoir de telles dissensions entre des personnes qui sont censées œuvrer dans la même direction.

C’est dans la période 1990-2000 que je recense un dortoir de grand cormoran, situé au pont des Biards. Il va compter jusqu’à une centaine d’individus pour disparaître dans les années 2000, victime du dérangement et de tirs autorisés. C’est une enquête à laquelle je participe toujours mais sur d’autres sites.

Je continue à fréquenter la BMSM, une fois par semaine, j’y rencontre quelquefois les frères Provost à Rochetorin ; ils ont dans les 17 ans à cette époque, et sont conduits là par leur mère. Ce sont déjà des observateurs solides à la curiosité insatiable.
Plus tard, je participe au baguage à Carolles, plus en tant qu’observateur que manipulateur (j’ai peur de faire mal aux oiseaux), avec Sébastien Provost puis à l’observation des migrations. Je rencontre à plusieurs reprises sur les falaises, Matthieu Beaufils, qui m’impressionne par sa connaissance des oiseaux et de leurs cris et qui me permet d’y voir plus clair et de comprendre comment nos observations, à condition qu’elles soient suivies et précises peuvent mener à des études pointues, et fournir des outils utiles pour la protection.


Pour moi, une bascule s’opère en 2006 quand, changement de vie personnelle oblige, je me retrouve à Saint-Lô, ville où j’avais dû me promettre de ne jamais habiter. J’abandonne la baie du Mont et le Sud Manche, où se passent tant de choses (animations). Je trouve que, de ce côté, Saint-Lô est très calme ! Mon emploi du temps me donne du temps libre en journée et je peux explorer les alentours de la ville, son bocage encore préservé avec de beau chemins creux et la vallée de la Vire. J’écoute et j’apprends et me spécialise plutôt sur les passereaux et les chants. Je participe à l’enquête Tendances. Je fais en 2011 la connaissance de Claude Lebouteiller, rencontré grâce à qui ? Jean Collette bien sûr. Membre actif des cueilleurs de pommes, Claude est un amoureux de la nature : il est issu du monde rural qu’il connaît sous toutes ses coutures, il connaît bien les arbres, il est très curieux et très disert quand il est passionné par son sujet. Nous organisons donc ensemble les premières animations GONm sur Saint-Lô en 2011, en nous épaulant tous les deux, pour vaincre notre timidité commune. Nous faisons venir à Saint-Lô des expositions présentées au Centre culturel et des conférenciers (Alain Chartier, Gérard Debout). J’explore les environs à fond et, même en faisant de la course à pied, je m’amuse à noter tous les chanteurs de rougegorges, pinsons et pouillots véloces que j’entends pendant mon heure de jogging ; j’accumule ainsi de nombreuses données que je devrais exploiter, comme celles glanées sur le marais du Hommet et dans tout le Saint-Lois grâce à des parcours Tendances et à l’enquête « Communes ». Je commence à rédiger mais par manque de temps et aussi de volonté, cela reste dans les cartons … Heureusement ces données ne sont pas perdues et sont confiées aux RSS. Pendant cette période saint-loise, je participe également à toutes les enquêtes possibles (atlas, Tendances, enquête communes, enquête rivières et toujours dortoirs de grand cormoran, Wetlands, etc.)

GONm ACTUS :
Les animations me font connaître un peu plus des ornithologues du GONm. En 2014, je propose de réaliser GONm Actu, le lettre mensuelle, grâce au soutien de Gérard et Guillaume Debout. Je pense en effet que créer un lien supplémentaire vers les adhérents et le public peut renforcer la communication et dynamiser l’association Cette lettre mensuelle a pour but d’informer sur l’actualité ornithologique mais aussi sur l’actualité de l’association. Nous en sommes au numéro 85, ça a l’air de tenir !
Toujours dans la même idée, je commence à cette époque à relayer les infos du forum sur Cormoclic ; je crée, avec Jean Collette, sur le site internet du GONm, le fil « communications « qui répertorie les articles concernant le GONm dans la presse. Tout cela permet la communication en direct et en continu entre les membres du GONm. Je relaie ainsi les comptes-rendus d’animations, d’expositions. Je crée aussi le blog Saint-Lô, sur le modèle de celui du sud-Manche, il sable ses 10 ans cette année.
Pendant 10 ans, je continue à organiser des sorties sur Saint-Lô au rythme d’une par mois, avec l’aide précieuse d’Alain Brodin désormais. Nous avons appris à présenter, lors des animations, les études et les enquêtes qui se font sur le terrain, et même si cela paraît un peu compliqué au premier abord, il ne faut pas craindre ces présentations. Elles finissent par séduire quelques adhérents. Il est nécessaire de faire comprendre leur utilité bien que les gens souvent aient peur d’être accrochés, peur de devoir faire, peur du militantisme.
J’ai participé dans le Saint-Lois à la création de plusieurs refuges en en étant le référent : vergers de Saint-Fromond, haras de Saint-Lô, EREA Robert Doisneau, maraîchers locaux. Les refuges sont un bon moyen de rencontrer les gens, les informer sur l’évolution du site où ils vivent ou travaillent, pour leur donner quelques conseils pour améliorer la biodiversité.
Dans ces années-là, je fais la connaissance d’Alain Chartier et j’assiste aux séances de baguage dans les réserves des marais de la Taute. Je prends encore plus la mesure du superbe travail accompli dans les réserves Par contre, je ne serai pas d’un grand secours pour le baguage, étant toujours maladroit et peu habile à démailler les oiseaux.


C’est dans les années 2010 que Jean Collette, désireux de souffler me propose d’intégrer le CA. J’assiste à plusieurs CA, en auditeur pour me former et connaître mieux les gens qui y participent ; cela me va bien car, j’aime la vie associative pour ce qu’on y élabore en commun. Au départ de Jean Collette, je succède en tant que secrétaire adjoint et je suis désormais au CA comme délégué départemental, provisoirement secrétaire pour palier l’indisponibilité temporaire d’Etienne, secrétaire titulaire.

SOUVENIRS SOUVENIRS :
En autant d’années d’observation, quelques souvenirs restent marquants :
Je me rappelle notamment les sorties sur les îles Saint-Marcouf : après s’être pris quelques vagues et après avoir tiré le bateau sur le rivage, se retrouver pratiquement au milieu des oiseaux nicheurs, cormorans et goélands, installés ici en toute quiétude, me donnait l’impression de fouler un territoire qui n’était pas le mien. Notre présence ici était modeste mais j’aimais être là et donner un coup de main à Régis Purenne, dont j’apprécie la gentillesse, le sérieux et le professionnalisme. J’y ai rencontré aussi Fabrice Gallien pour le baguage des cormorans et la pose de balise et James Jean-Baptiste pour, entre autres, le piégeage éventuel d’une fouine très récalcitrante. J’ai beaucoup appris avec eux. Aller pêcher les cormorans huppés à l’épuisette dans les casemates du fort était par ailleurs très amusant, faute d’être sportif.
Autre bon souvenir : la découverte d’’une aire de faucon pèlerin dans une carrière abandonnée et dans son voisinage, quelque temps plus tard, d’un nid de grand corbeau. Je passais régulièrement visiter cette carrière dans l’espoir qu’un jour le pèlerin et le grand corbeau s’y installeraient. Quand l’événement attendu se produit, c’est toujours un bon coup d’adrénaline : la récompense d’une prospection patiente. Je passais ensuite du temps à observer les évolutions du couple de pèlerin dans la falaise. Quel spectacle !
Je ne peux m’empêcher, même si c’est un peu exotique, d’évoquer les levers matinaux vers 5 heures dans la vallée d’Onji, en Mongolie, un site qui tenait un peu du paradis sur terre (pour les ornithos en tous les cas). Il pouvait faire très froid mais le soleil à peine levé, les oiseaux migrateurs commençaient à s’agiter dans la végétation, au bord de la rivière : pouillots de Pallas, pouillot brun, pouillot à grands sourcils, gobemouche brun, rougequeues, calliope sibérienne, robin à flancs roux, rousserolle isabelle, roselin de Mongolie, pie-grièche, gros-becs, étourneaux roselins, quelle agitation ! Tous ces oiseaux qui venaient de traverser le désert de Gobi disparaissaient bien vite et reprenaient leur long périple vers la Sibérie.

En tant qu’observateur, une de mes activités préférées est d’observer la migration à Carolles : voir le passage des mésanges noires au ras de la falaise, être survolé par des milliers d’étourneaux et de pinsons est un spectacle captivant.
Pendant une période, Sébastien Provost avait mis en place un suivi de la migration où les observateurs se relayaient jour après jour ou presque, pour compter les passages migratoires. Je n’hésitais pas alors à descendre au petit matin, de Saint-Lô, une fois par semaine, pour profiter du spectacle même si parfois, il ne passait rien ou il faisait un temps de chien.
Une de mes activités préférées est paradoxalement d’animer des sorties parce que je trouve du sens à l’observation des oiseaux si la connaissance est partagée.

Pour moi, l’ornitho est un truc simple où on se contente de peu. N’importe quelle sortie peut être source de plaisir. Il y a toujours quelque chose à voir. Les parcours Tendances sont dans cette idée particulièrement riches.

Si on me demande quel est mon oiseau préféré, je répondrai le merle noir : j’aime son chant clair et mélodieux qui se détache, ironique et musical, avant le lever du jour et avant la tombée de la nuit. Le réentendre en fin d’hiver est toujours, je trouve, un moment spécial.

VIE ASSOCIATIVE ET AVENIR :
Je me suis toujours trouvé bien au GONm, quelle que soit la distance que je pouvais avoir avec l’association. Je suis convaincu que la politique des réserves est cohérente. Si les associations ne mènent pas cette politique de gestion et de protection des espaces naturels, qui la mènera ? Le réseau des réserves se développe, c’est tant mieux. J’apprécie l’implication des bénévoles et des salariés dans les actions menées dans les réserves et les refuges. Le GONm reste une association d’actifs et c’est très bien ainsi. On est encore loin du consumérisme que l’on peut rencontrer ailleurs.

Pour conclure, sur l’avenir du GONm, il y a un mot qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est le mot « jeunesse ». Nous devons absolument (et nous le faisons déjà) attirer les jeunes. Je pense qu’il est nécessaire de les accrocher rapidement au fonctionnement de l’association et de les y impliquer. Il est aussi important de les convaincre de l’utilité de leurs observations et donc de les mettre rapidement dans le jus de l’observation rigoureuse et des études qui peuvent en découler. Je pense que les listes de 30 minutes sont un bon début pour motiver les débutants. Certains jeunes collègues participent déjà au conseil d’administration, à la rédaction de GONm Actu, à celle des chroniques du Cormoran, au comité d’homologation régional, etc. On avance !

Je reste assez optimiste sur l’évolution du GONm s’il se rajeunit et s’il arrive à franchir les étapes difficiles de la communication et notamment de l’utilisation des réseaux sociaux. C’est un peu compliqué de transformer des ornithologues en communicants. Malheureusement, il est nécessaire de passer par là, désormais, pour faire connaître ses actions en faveur des oiseaux et de leurs milieux et obtenir crédit auprès des pouvoirs publics.

50 ans c’est un âge respectable pour une association. Je crois que les adhérents du GONm peuvent se féliciter du travail accompli : le GONm est loin d’être une belle endormie (ou d’un bel endormi). Toute sa belle vitalité va nous aider à préparer l’avenir et à imaginer de nouveaux projets.
Claire DEBOUT
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13 - Mémoires du GONm ; les interviews du 50° anniversaire : Christophe Aulert

Message par DEBOUT Claire »

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photo Gérard Debout
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De quand date mon arrivée dans le monde de l’ornithologie ?

Très tardive puisque c’est en licence de géographie à l’université de Caen que je commence à appréhender les objectifs naturalistes possibles dans ce cursus.
En réalité, mon père et ma mère étaient artisans dans l’Orne, du côté de la Ferté-Macé, et j’ai sillonné la campagne en vélo avec les copains. Je n’avais aucune connaissance aigüe de la nature, pas de culture de la préservation, mais dans le quotidien je savais qu’il fallait faire attention. Mon père était à l’époque chasseur, nous ramassions aussi les champignons et les châtaignes. En tant que chasseur il n’était pas en accord avec tous les excès que certains commettaient. Pour finir, il quitta la société de chasse dont il était membre. Mes parents avaient du bon sens, on respectait la nature c’était notre quotidien.
Même dans ma vie d’adulte, j’ai toujours fait attention, je préférais de beaucoup les vadrouilles dans la nature, les observations dans le jardin, je n’aime pas vivre en ville.

Mes débuts comme objecteur à la Tour Leroy et l'obtention de ma thèse

Je commence donc des études de géographie, pas le versant géographie sociale mais plutôt le versant géographie physique et c’est le professeur G. Houzard qui me donne envie de « faire » de la biogéographie. Je pense alors que l’oiseau peut être un bon indicateur. Comme il faut faire l’armée, je candidate en 1990 à un poste d’objecteur au sein du GONm, bien que je sois totalement novice en ornithologie. J’étudie en baie d’Orne, je connais des gens, je fais du terrain, quel plaisir : pas de cours en fac, beaucoup de terrain et puis le travail à la Tour Leroy où je côtoie quotidiennement pendant un an Franck Morel, lui aussi objecteur. Nous nous sommes parfaitement entendus. Et la Tour était un formidable lieu de passage pour rencontrer et connaître les membres du GONm. Ils venaient aussi pour donner un coup de main, j’ai l’impression qu’ils étaient nombreux à cette époque.
Mon premier choc, grosse émotion, fut une sortie à Saint-Marcouf. Accompagnés par un journaliste de la revue Terre Sauvage, je me souviens de sa fièvre : il était fou de photos et tenait son Leica n’importe comment. Arrivé près de cette île avec comme seuls occupants les oiseaux, dans une ambiance presqu’hostile (que je comparerai à celle des terres australes), ce choc normand m’a marqué durablement et j’ai ensuite travaillé sur la ZPS des îles Saint-Marcouf.

Ayant expliqué mon projet de maîtrise sur la Baie d’Orne, j’ai eu un accueil mitigé au début avec Bruno Lang qui avait les données dans le fichier du GONm et qui me dit que c’était déjà fait ! Après, tout se passa bien et nous avons collaboré efficacement. J’obtiens ma maîtrise et Gérard Debout m’encourage fortement à continuer en bossant sur les macreuses pour faire un DEA puis une thèse. Ce travail de recherche sur les macreuses du Pays d’Auge m’occupa pendant 4 ans, le sujet était intéressant mais il y avait peu de moyens. Aussi, j’ai fait du terrain non-stop et j’ai bien fait car 10 ans après, mes études furent reprises pour d’autres sites à l’échelle de la Normandie (Baie du Mont Saint Michel, côte Est du Cotentin et Littoral Augeron). Je n’avais aucune allocation et donc j’ai fait le pion en lycée, puis Gérard a obtenu quelques financements avec l’agence de l’eau : c’était un peu particulier car les financements étaient conditionnés par le prélèvement de macreuses pour analyser leur contamination en métaux lourds et pesticides organochlorés. On en a également profité pour faire des contenus stomacaux avec Bernard Sylvan du GEMEL. Mon premier article scientifique portait là-dessus. Pendant quatre ans Gérard a été mon maître encadrant et il fit aussi partie de mon jury de thèse.

Muni de ma thèse (passée en 1997), je postule à la DREAL sur un poste de chargé de mission dans l’estuaire de la Seine et j’intègre l’association « Maison de l’estuaire Seine », chargée de la gestion de la Réserve Naturelle nationale et de l’observatoire ornithologique de la ZPS. Engagement pris par la France pour répondre à un contentieux européen concernant la ZPS. J’y reste pendant 10 ans. Avec Gérard, nous montons un programme de surveillance sur les oiseaux marins, les limicoles, les oiseaux des prairies humides et des roselières avec des méthodologies adaptées. C’était un beau programme, le partenariat maison de l’estuaire – GONm a été très fructueux sur le plan ornithologique mais aussi sur le plan financier. Pour ce travail, mon interlocuteur principal au GONm était … Franck Morel que je retrouvais ainsi, puisqu’il était devenu entre-temps salarié du GONm.
Les macreuses diminuèrent ensuite en 3 ou 4 ans, autant en BMSM que le long du Cotentin et du littoral augeron. Sur le littoral augeron, sans doute la cause fut liée à la modification des sédiments, de la faune benthique et donc des lieux de stationnement. En effet, dans le même temps, les flions (ou Donax vittatus, proies des macreuses noires) et les natices (Natica alderi, proies des macreuses brunes) diminuèrent jusqu’à quasi disparaître. En BMSM, le même lien oiseaux / proies pouvait être fait avec un lamellibranche proche de Donax. S’est ajouté à cela l’effet climat, car les oiseaux descendent de moins en moins hiverner en France du fait que les sites baltiques sont épargnés par le gel. Ces études m’ont démontré (était-ce nécessaire ?) que l’ornithologie est très liée aux facteurs environnementaux. L’oiseau est un super indicateur pour étudier l’évolution des habitats et plus globalement des écosystèmes.
C’est mon but principal : j’utilise l’oiseau comme indicateur de l’évolution d’un écosystème donné et je mets en évidence les dangers et les conséquences prévisibles sur l’environnement.

Revenons à ma carrière :

Mes 10 ans à la Maison de l’Estuaire se firent dans un contexte difficile. Les chasseurs omniprésents et très anti-réserve ne ménagèrent pas leurs attaques : menaces de mort contre moi et Gérard Debout écrites en grand dans l’estuaire, ils ont même écrit qu’ils allaient « pousser » Jean-Michel Henry. L’ambiance était on ne peut plus lourde.

J’ai eu alors l’opportunité d’intégrer l’Agence des Aires marines protégées qui voulait créer un poste de chef d’antenne pour la façade Manche mer du Nord. A cette époque, le chalenge était important car cela consistait à passer de presque 0 à 30 % les zones de protection en mer ; en fait j’avais deux casquettes : une de référent national de l’établissement pour les oiseaux marins et une autre comme chef d’antenne basé au Havre. C’est ainsi que je continue de travailler avec le GONm. Je bosse sur quelques études ponctuelles puis sur le projet Intereg Panache avec la RSPB, le GON (nord), le GONm et les picards.

Nous montons avec Gérard Debout et les autres partenaires du projet, l’observatoire des oiseaux marins de la Manche – Mer du Nord. Sur 3 ans (2012-2015), on a obtenu des financements pour les oiseaux nicheurs que sont les mouettes tridactyles, le fulmar boréal, ponctuellement le goéland argenté et le grand cormoran. Avec le GONm pour la pose et l’équipe de David Grémillet pour l’analyse, des balises ont été posées sur les tridactyles. Le deuxième programme Intereg monté avec les anglais est un échec car trop volumineux (oiseaux et mammifères) et donc trop cher. Mais les réflexions ont été intégrées pour partie dans un programme de surveillance avec les seules associations reconnues pour leur compétence scientifique. Ces suivis ont été montés sur plusieurs années dans un programme STRATECH pour le suivi des effectifs des oiseaux marins nicheurs.
Il faut toujours relancer des suivis supplémentaires, pour pouvoir mettre à disposition des gestionnaires des données sérieuses et actualisées régulièrement, mais aussi dans le cadre de projets industriels pouvant avoir un impact sur la biodiversité marine. Par exemple, des études sur le bruit généré par le battage des pieux pour les éoliennes en mer sont nécessaires pour mesurer l’impact potentiel sur les populations de marsouin. Pour connaitre l’état de conservation des espèces et son évolution et mettre en œuvre des opérations de gestions pertinentes, des suivis sont nécessaires comme par exemple le suivis des grèbes et plongeons sur l’espace côtier ou le suivi des gravelots nicheurs, des limicoles et des anatidés... Concernant l’éolien en mer, un observatoire national vient d’être créé, il va falloir le mettre en place de façon pertinente et bien utiliser les 50 millions de la DGEnergie climat afin de mesurer l’effet des éoliennes sur la biodiversité marine.

Des études sur les interactions entre oiseaux marins et pêche embarquée sont passionnantes, il faut croiser la localisation des métiers de la pêche avec la localisation des oiseaux en mer afin d’étudier les interactions potentielles et proposer des mesures de bonnes pratiques permettant de diminuer significativement les impacts sur l’avifaune. La Commission européenne attend des réponses ! Les associations sont importantes dans ce contexte, malheureusement il y a peu d’associations qui s’occupent réellement du milieu marin.

Moi et le GONm :

Pour moi, le GONm est une association de scientifiques responsables et raisonnables, capable de gestion modérée et argumentée. Le tissu associatif, lorsqu’il est sérieux, permet de rééquilibrer les choses lors de réunions traitant de gestion des activités dans une logique de développement durable.

Pour toutes ces actions, je suis donc en permanence en contact avec le GONm, le GISOM, le RESOM au sein de l’OFB, j’adore cela. C’est toujours un plaisir de travailler avec le GONm car il, y a beaucoup de gens bien, sérieux comme Franck, James et Eva. James est super convainquant pour décliner avec Eva le plan gravelot. Quant à Franck, il est sérieux et très disponible.

Quand je suis arrivé au GONm j’étais novice (rires…) et j’ai fait toute ma carrière professionnelle grâce au GONm. Mais j’ai aussi trouvé le temps de m’investir dans le fonctionnement du GONm : de 1993 à 2002 j’ai occupé le poste de délégué départemental, adjoint puis titulaire, du Calvados et de l’Eure et, entre autres, je me souviens bien d’un CA en octobre 1999 qui s’est passé chez Jean-Michel Henry. J’ai quitté la fonction faute de temps et pour ne pas être en porte à faux vis-à-vis de mes fonctions professionnelles.
Tu connais bien Gérard Debout : je lui dois beaucoup ! il m’a très fortement influencé sur la connaissance des milieu littoral et marin. J’ai connu aussi Fabrice Gallien pour les études de capture et de marquage des oiseaux marins. Vue la situation des goélands en France sur les colonies naturelles versus colonies urbaines, il faudra bientôt envisager des ZPS sur les toits des villes (nouveaux rires).
C’est vrai que j’aime moins les oiseaux terrestres, je suis nul en chant et n’ai aucune mémoire auditive, j’ai essayé avec Pascal Provost qui m’a appris le pipit spioncelle, le pipit farlouse et le pipit maritime ; en fin de journée j’étais OK, le lendemain matin … j’avais tout perdu !

Je m’intéresse toujours aux macreuses, j’ai lu le traité sur l’origine des macreuses remis d’actualité par Gérard et consultable sur le site du GONm : (www.gonm.org/index.php?post/427 ). Lorsqu’on lit dans cet ouvrage que ce canard était pêché avec des filets posés sur l’estran à marée basse et vendu en criée, que c’était l’une des seules viandes consommables les jours maigres ! Cela illustre parfaitement la problématique des captures accidentelles d’oiseaux en mer. Ce que j’ai appris avec les macreuses me sert souvent dans mon travail au quotidien sur les oiseaux marins, leurs relations avec le milieu, les interactions avec certaines activités. Plus de 20 ans après ma thèse, j’aimerai refaire une étude sur les macreuses pour actualiser les données. Pendant cette thèse, je suis sorti tous les jours pendant 4 ans, je fais beaucoup moins de terrain maintenant. Les canards marins m’intéressent toujours beaucoup, j’aime bien aussi le fou de Bassan : je me souviens d’un retour de Saint-Marcouf, je crois, en bateau dans la Baie de Seine et d’observer d’innombrables fous sur un rejet de pêche d’un navire, le spectacle de ces oiseaux de toute beauté m’a émerveillé.
Claire DEBOUT
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